Natacha Varez Herblot, le choix du design with care

natacha design with care

Au cours de ses études d’art et de design, Natacha Varez Herblot travaille beaucoup sur le corps, la différence et sa perception. Rapidement, elle se rend compte qu’elle souhaite mettre ses compétences au profit du design with care, c’est-à-dire créer pour prendre soin des individus. C’est pourquoi aujourd’hui, elle développe un objet textile sensoriel et modulable pour accompagner le quotidien des personnes en situation de handicap.

Quel a été ton point de départ ? Ton déclic ?

Pendant mon année de prépa aux concours des écoles d’art, j’ai porté un corset orthopédique, suite à une lourde scoliose de mes quinze à dix huit ans. Naturellement, je me suis plutôt orientée vers des travaux artistiques autour de la déformation du corps et des appareillages médicaux. C’était un moyen de me décharger de ce que j’avais vécu. Après tout, dans l’art il y a toujours quelque chose de personnel.

Au cours de mes études, ce fil rouge est resté. Mes projets personnels reposaient essentiellement sur le corps et sa perception. Par exemple, en troisième année, j’ai travaillé sur la façon de s’habiller lorsque l’on porte un corset orthopédique. Avec différentes manières de nouer un tissu autour de soi pour cacher ou dévoiler cet appareillage. Au-delà de mon expérience personnelle, je me suis rendue compte que ce rapport au corps, au handicap, à la différence touchait beaucoup de monde. C’est pourquoi j’ai eu l’envie de poursuivre dans cette voie, toujours avec le tissu comme médium.

Lors de mon année Erasmus, j’ai travaillé des vêtements adaptés aux personnes avec une stomie (intervention chirurgicale au niveau de l’intestin ou de l’estomac). J’avais élaboré des habits du quotidien avec une ouverture à l’endroit de la poche pour pouvoir y accéder facilement. C’était expérimental mais instructif. Notamment sur la manière dont on perçoit sa maladie, la dignité et le confort de vie.

Enfin, en dernière année, j’ai écrit un mémoire sur le rapport au corps et à la différence, sur l’empathie du designer, sa capacité à améliorer la prise en charge du soin ainsi que le textile et le vêtement. Du côté du projet plastique destiné à répondre à la problématique du mémoire, j’ai été un peu prise de court. Puisque qui dit Covid, dit confinement et impossibilité d’aller sur le terrain, de poser des questions ou d’échanger. J’en ai profité pour lire des études de psychomotricien.nes et j’ai découvert que le toucher était très important pour les personnes handicapées. C’est le seul sens qui est réciproque, si tu touches tu es touché.e. Il y a donc un rapport direct à soi, aux autres et à l’environnement.  

J’ai alors conçu un objet modulable et sensoriel pour les personnes en situation de handicap. Mais c’est seulement pendant mon année post-diplôme qu’il a pris sa forme définitive.            

Comment l’as-tu fait évoluer ?

Après les différents confinements, j’ai enfin pu aller sur le terrain, notamment dans un IMP, institut médico-pédagogique, qui accompagne les enfants polyhandicapés. Il s’agissait surtout d’observer les séances de psychomotricité. Puis dans un IME, institut médico-éducatif, pour des enfants avec une déficience intellectuelle, et dans une MAS, une maison d’accueil spécialisée pour les adultes polyhandicapés. Là, j’ai vraiment pu expérimenter différents prototypes sans formes prédéfinies. Au cours d’une séance de groupe avec des enfants de six à douze ans, j’ai voulu tester les moyens d’assemblage avec des carrés de tissus prédécoupés. Et en voyant les enfants faire, je me suis rendue compte que ce format d’objet était très efficace.

Grâce à l’appropriation de mon objet par les enfants, j’ai pu voir une autre façon de l’utiliser. Au fil des séances de psychomotricité et des échanges avec les éducatrices spécialisées, je l’ai modifié et perfectionné.    

Aujourd’hui, il se présente sous la forme de plusieurs  carrés de 50cm sur 50cm, avec des couleurs et des textures différentes. Du minky (une matière avec des reliefs), de la polaire, un tissu pailleté, du simili cuir, du coton, des bandes de tissu… Sur chaque côté du carré, il y a une technique d’assemblage: des fermetures éclairs, des boutons, des velcros et des boutons-pressions. C’est vraiment un objet libre et modulable pour développer les sens, l’imaginaire et la motricité fine.

Pour le moment, je le vois vraiment comme un support d’activités pour les séances de psychomotricité. Mais il pourrait aussi être utilisé dans le cadre de séances de rééducation, pour les sorties de coma, les crèches, les écoles Montessori…

Pourquoi cette envie d’aider les personnes en situation de handicap ?

Ma mère était éducatrice spécialisée dans un IME qui accompagnait des enfants aux troubles du spectre autistique. Elle me racontait beaucoup de choses et, petite, j’allais souvent aux portes ouvertes de l’IME. D’ailleurs, je me souviens que j’étais très impressionnée par ces personnes. Un peu curieuse aussi.

Donc je pense que j’étais déjà sensibilisée à ce sujet avant de travailler sur mon projet. Très vite, j’ai eu envie d’apporter ma contribution pour faciliter le quotidien de ces personnes. De toute façon, j’avais envie de faire du design quelque chose d’utile. Le mobilier, le luxe ne m’intéressent pas du tout. Pour moi le design c’est vraiment apporter des améliorations à la vie quotidienne. D’où l’envie de se tourner vers le milieu médical, du soin et de faire du design with care.

Pourquoi SAM ? Quelles sont les valeurs du projet ?

Alors malheureusement le nom risque de changer car je ne l’avais pas encore déposé à l’INPI. Et je viens de trouver une marque belge qui conçoit des vêtements sensoriels pour les enfants autistes…

Sinon SAM, c’était pour Sensoriel, Apaisant et Modulable. J’aimais l’idée que cela soit un prénom car sur le terrain les séances sont organisées autour du jeu. Les enfants sont attachés aux objets. Et je trouvais ça chouette de dire ” aujourd’hui, on va travailler avec SAM “.

Du côté des valeurs, j’ai envie que la conception de l’objet soit la plus éco-responsable possible. Ce qui est parfois difficile car il est constitué de nombreux textiles différents. Or certains matériaux ne sont pas forcément écologiques. Je compense en pensant au mieux le packaging ou le transport. Sinon bien sûr, l’altruisme et l’empathie. Je suis particulièrement attachée à cette idée de faire avec et pour l’autre.

Quelles sont les prochaines étapes ?

Honnêtement, je suis sur tous les fronts ! D’abord réfléchir à toutes les déclinaisons possibles en termes de textile et de technique d’assemblage. L’idée étant que l’objet soit modulable le plus possible. Ensuite trouver un atelier qui pourra fabriquer un prototype adapté à l’industrialisation. Notamment pour pouvoir le tester et vérifier qu’il corresponde aux normes CE.

Enfin, après ces trois étapes, lancer une première petite série,  la promouvoir et commencer à la commercialiser. En sachant que par la suite, j’aimerais produire sur commande pour ne pas avoir de stock et éviter la surproduction.

Sans oublier la partie business plan pour obtenir des financements…

Comment te sens-tu en ce moment ?

Je ne regrette absolument pas de m’être lancée dans ce projet. Parce qu’il me tient vraiment à cœur. Dans le monde du design, c’est compliqué de faire éditer ses objets. Donc je suis un peu sortie de mon métier de designer pour devenir entrepreneuse. Avoir toutes les casquettes est très enrichissant. C’est une sacrée expérience !

Sinon je me sens assez sereine et impatiente. Maintenant cela fait longtemps que je travaille sur ce projet et parfois j’ai l’impression de tâtonner ou de stagner. Encore plus depuis septembre où j’ai commencé un service civique en 25h…

Heureusement je suis accompagnée par l’association LBW et bientôt par l’Institut de l’Engagement donc cela devrait bientôt avancer.    

Quel était le regard des autres par rapport à ton projet ?

Je suis bien entourée par ma famille et mes ami.e.s. Tout le monde me pousse et m’encourage. Ils ont confiance en moi. Même mes grand-parents, qui ne comprennent pas forcément le design et le projet, croient en moi et savent que je vais réussir. Ou en tout cas que cela m’apportera quelque chose.

Est ce que tu as des modèles ? Des sources d’inspiration ?

Tout mais personne en particulier. Je m’intéresse énormément au monde artistique et culturel donc je me nourris de ce que je vois ou entends. Je vais voir du cirque, de la danse, du théâtre contemporain, des expositions… Il y a des personnalités qui m’inspirent mais pas forcément que dans ma vie professionnelle, par exemple Niki de Saint Phalle pour sa force et sa détermination en tant que femme ou Xavier Dolan pour son goût de l’esthétisme et son génie cinématographique.  

Et la suite c’est quoi ? Est-ce que tu as des projets pro ? Des projets persos ?

Côté pro, je me concentre sur la concrétisation de mon projet et le développement de mon entreprise. De plus, comme mon service civique se termine en juin, je vais peut-être devoir trouver un petit boulot. Si c’est le cas, j’aimerais m’orienter plutôt vers le milieu associatif.


Si tu jetais une bouteille à la mer, quel message te laisserais-tu pour ton toi futur ou pour les prochaines générations ?

Me concernant je dirais ” fais-toi confiance et crois en ce que tu veux car cela a du sens.” Et pour moi et les autres, je dirais de ” de ne pas perdre espoir, de croire en l’humain et surtout de faire ensemble…“.

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