Anne-Sophie Adamczuk, fondatrice de Jacket.te

canevas et upcycling

Grâce à des ateliers de tapisserie et sa passion de chiner, Anne-Sophie tombe amoureuse des canevas. Il suffira d’une veste en jean, mais pas n’importe laquelle, pour qu’elle se lance dans Jacket.te, un projet d’upcycling où le canevas reprend ses droits.

Quel a été le déclic ?

Institutrice pendant trente ans, j’ai fini par complètement saturer. La hiérarchie, les instructions, ordres, contre-ordres, je n’arrivais plus à le supporter. Déjà au début de ma carrière, cela m’avait pesé. Un soir, je n’ai juste pas pu monter dans ma voiture, et j’ai fait un burn-out. J’ai d’abord pris des médicaments, puis consulté un psychologue pour me soigner. Mais j’avais besoin de m’occuper les mains, de fabriquer, de bricoler. L’envie d’une activité manuelle, pour ne pas réfléchir et qui me vide l’esprit.

Pendant un an, je décide de suivre des ateliers de tapisserie, à Arras, avec Emilie Poteau. C’était parfait pour moi. Jouant avec le fil, au-dessus, en dessous, j’avançais sans réfléchir, juste en gardant l’esthétique en tête. Le groupe du mercredi était composé d’institutrices adorables mais aussi mal que moi. Je change d’équipe à contre-coeur, poussée par mon désir d’aller mieux. En parallèle, je chine de plus en plus, un passe-temps que j’adore et je tombe alors progressivement amoureuse des canevas.

Comment as-tu commencé ?

Je faisais déjà un peu de couture, du rapiéçage mais rien de très compliqué. Ma fille qui aime chiner des vêtements de seconde main a l’habitude de me rapporter des fringues à réparer ou à customiser. Sentant mon mal-être, elle décide de me confier quelques missions pour m’occuper, et déniche au fond de mon placard, LA veste en jean de mes vingt ans. Une veste basique en parfait état. Elle me fait poser un canevas dans le dos, puis repart à Paris. Là-bas, beaucoup de ses amis sont séduits et à cet instant les premières commandes démarrent.

C’est quoi Jacket.te, d’où vient ce nom ?

Le nom Jacket.te, encore une fois, c’est une idée de ma fille Camille ! La veste en jean fut mon point de départ. Je coupe, je surjette et ensuite je couds le canevas sur la veste. Après plusieurs lavages bien sûr, et avec une lessive que je fabrique à base de cendres. On m’a également demandé beaucoup de veste militaire. Pour suivre les commandes et les demandes, je me suis diversifiée, notamment avec des accessoires, de la décoration. J’ai par exemple réalisé un coussin XXL avec le canevas d’un homme nu, allongé et fumant une cigarette, très années 80, super vintage.

Et puis je fonctionne à l’inspiration en regardant Instagram, Pinterest, Etsy et même en continuant de me rendre dans de belles boutiques, pour voir les tendances. Aujourd’hui par exemple, ce sont les bleus de travail et les combinaisons en particulier. Sur la route, il m’arrive parfois de m’arrêter pour demander aux agriculteurs en passant s’ils désirent s’en séparer. Les gens sont souvent surpris mais j’adore ces rencontres et toutes ces discussions autour des transactions. L’upcycling est dans mes gênes, c’est un mode de consommation.

Pourquoi cela a-t-il autant de sens pour toi ?

Lorsque je suis née, à une époque où la contraception n’existait pas, mes parents étaient très jeunes, et ce sont mes grands-parents qui m’ont élevée. Mon grand-père était chiffonnier ferrailleur. Avec lui, je parcourais les villages en camionnette. J’activais la cloche pour annoncer notre passage et récupérer les encombrants. On en avait plein les yeux ! Ma grand-mère, couturière quant à elle, transformait les rideaux en robes de mariée, les couvertures en doudou etc. On n’a rien inventé, l’upcycling était déjà né en 1969. Pendant ce temps, je triais les boutons, je découpais des chemises… et j’aimais ça, même si aujourd’hui cela peut paraître un peu « Cosette ».

Par rapport à Jacket.te, d’un côté je tapissais à Arras, et de l’autre je chinais des canevas pour mes créations. Je mettais parfois presque cinq heures pour rentrer, car je m’arrêtais à toutes les ressourceries et Emmaüs sur la route. C’est fou comme un canevas peut être ringard et si beau à la fois ! Arpenter les routes à la recherche de ces pièces fut comme une guérison. Au début je n’étais pas très bien vue. Perçue comme illégitime, je n’étais pas dans le besoin et je n’avais donc rien à faire là. Car je chinais les canevas mais également les vestes.

J’y ai longuement réfléchi, je participe à une économie solidaire en achetant des produits de seconde main pour les revaloriser. D’ailleurs, je couds sur des machines elles-mêmes de seconde main. Lorsque je retire le canevas, je fais don du cadre à une art-thérapeute tandis que le fond en carton est utile pour la cheminée de mon voisin. Certaines personnes âgées passionnées m’en dénichent également, les canevas tissent énormément de liens. 

Quelle est ta relation avec les canevas du coup ?

Je réalise quelques canevas moi-même, et jusqu’à cet hiver j’en faisais faire aussi. Notamment par mon voisin, qui dès le matin adorait se poser devant son jardin pour broder les canevas que je lui amenais. On a souvent pensé que les canevas étaient réalisés par les femmes alors qu’en réalité énormément d’hommes brodaient. Plusieurs fois, en donnant rendez-vous pour récupérer des pièces, j’ai rencontré des dames qui, au fur et à mesure de la conversation, m’avouent que ce ne sont pas elles qui les réalisent mais leur maris ! Aujourd’hui, beaucoup d’hommes cousent, brodent, tricotent et ne s’en cachent pas. Mais à l’époque, c’était différent. Les hommes envoyaient leurs femmes à la mercerie et lorsqu’ils rentraient de l’usine, passaient du temps dans le jardin puis brodaient.

De plus, dans les années 50, les magasins de décoration n’existaient pas et pour embellir son intérieur, il fallait le faire soi-même. Heureusement dans le Nord et en Belgique, le canevas était une véritable tradition, avec différents styles. Celui des fleurs sur un fond noir, puis des femmes nues ou encore les flamants roses et les dauphins sur un coucher de soleil. Ce que l’on connaît depuis une quinzaine d’années avec les modes dans l’aménagement intérieur avait déjà commencé à l’époque des canevas et la succession de motifs. Le canevas revient un peu à la mode, certains aiment en avoir un petit, agencé avec quelques plantes autour pour faire son effet. Mais le grand canevas d’un mètre cinquante avec les biches et le cerf s’abreuvant dans la forêt, non, celui-ci est difficile à placer chez soi !

Lors de l’achat, je découvre souvent à l’arrière un message lorsqu’il s’agissait d’un cadeau et cela est très émouvant. À chaque canevas, je peux découvrir une histoire, ainsi qu’une odeur. Ils ont en général vécu plus de cinquante ans dans la salle à manger. Ce cerf, qui était là, accroché sur le mur, a vu défiler la communion de l’aîné, un mariage etc. C’est amusant, et pourtant ce cerf, on ne le voit plus, on n’en veut plus. À la déchetterie, je le récupère. Avec Jacket.te, je lui redonne une seconde vie, tout en gardant une forme de respect pour l’auteur.e. Car la broderie demande beaucoup de temps et de patience. Il faut au moins une soixantaine d’heures pour un canevas d’un mètre.

Qu’est-ce que cela t’apporte au quotidien ?

Mon compagnon a une maison d’hôtes à Wimereux, là-bas une boutique me distribue et cela fonctionne bien. Notamment car beaucoup d’anglais y séjournent et qu’ils adorent la tapisserie française, comme les belges. Ils sont friands d’artisanat et de créations originales. J’avais déjà sympathisé avec la gérante, ce qui a débouché sur une collaboration. Mais des boutiques me contactent également et directement sur Instagram. Ce qui plaît, c’est la partie créative et non commerciale où je suis peu à l’aise. Quand les gens viennent à moi, c’est plus simple et très gratifiant.

Participer aux salons est également très sympa. Plutôt fatiguant, avec pas mal de préparation, beaucoup de présence mais c’est un moment différent. Ce que j’aime beaucoup avec ce projet, c’est la diversité. Je ne fais jamais la même chose. 

Quel était le regard des autres ?

Les gens ont été très encourageants. J’avais les yeux émerveillés et je les ai gardés. D’ailleurs, j’adore guetter le regard des clients lorsqu’ils tombent sur mon stand. Le canevas c’est un peu une madeleine de Proust. C’est la chose que l’on a connu enfant, que l’on aime bien voir car ils nous évoquent une grand-mère, les bons moments passés dans sa maison. Typiquement, le modèle “ La liseuse ” de Fragonard a été imprimé en milliers d’exemplaires. J’en possède probablement quarante ou cinquante de cette version mais j’entends très souvent : “oh mais celui-ci était chez ma mamie !”. Par contre, lorsque je me suis rendue au Touquet pour discuter dans certaines boutiques, le regard n’était pas le même. Là-bas, il faut payer cher pour un vêtement neuf, avec une marque dessus. La seconde main ne leur parle pas, pour le moment je pense, il faut juste attendre.

Est ce que tu as des modèles ? Des sources d’inspiration ? 

Non pas particulièrement. Formatée pendant très longtemps, j’ai suivi des mouvements qui ne me convenaient pas, aujourd’hui je me laisse guider. Mon jardin et ses animaux m’inspirent mais c’est tout.

Et la suite c’est quoi ? Est-ce que tu as des projets pro ? Des projets persos ?

Pour l’instant je ne me projette pas, j’ai besoin de me laisser porter. J’ai beaucoup de travail avec les commandes donc je suis très occupée. J’ai commencé à réfléchir à l’organisation d’un atelier, pour y ranger les canevas en fonction de leurs missions. C’est-à-dire, la fonction dans laquelle je pense le mieux les utiliser: sur une veste, un coussin etc. Mon projet n’est pas encore finalisé et pourtant les gens me demandent si j’ai une boutique. Quelque chose que je n’aurais jamais imaginé, mais l’idée grandit. D’ailleurs, dans les boutiques où je distribue actuellement, les propriétaires ont déjà des idées bien précises et des projets.

Un souhait serait de pouvoir mettre en place des ateliers de couture pour les enfants, car je suis restée maîtresse dans l’âme.

Si tu jetais une bouteille à la mer, quel message te laisserais-tu pour ton toi futur ou pour les prochaines générations ?

Je dirais, plus tu prends soin de toi tôt, mieux tu sauras veiller sur les autres.

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